Grand Tétras d’après une gravure allemande de 1872.

Le Grand Tétras, qu’en lorrain nous appelions autrefois djâs bos ou djau d’brouêre, c’est-à-dire « coq des bois » et « coq de bruyère », est l’animal symbole du massif vosgien au même titre que le sapin. Malheureusement aujourd’hui notre galliforme est menacé d’une extinction prochaine pour de nombreuses raisons, mais toujours humaines. Bien que n’étant pas naturaliste, Thierry Choserot met son expertise d’historien passionné pour jeter un œil dans le rétroviseur et comprendre la disparition alarmante de cette espèce pourtant prévue par certains naturalistes depuis la fin du XIXe siècle !

Mâle et femelle de grand Tétras, un dimorphisme sexuel bien prononcé.

Ce gallinacé est présent dans le massif vosgien depuis la dernière glaciation de l’ère quaternaire. L’oiseau apprécie la quiétude et le froid de la forêt des Vosges. Aujourd’hui, ce Grand Tétras ou Grand coq de bruyère présent depuis environ 10.000 ans est sur le point de disparaître. On redoute d’assister dans la décennie qui vient au « chant du cygne » de cette espèce.

Retour sur son histoire

Les premières mentions de présence du Grand Tétras dans le massif des Vosges s’expriment sans doute dans un dessin et dans des chroniques forestières ou cynégétiques datant de la fin du XVIe siècle ou du tout début du XVIIe siècle. Pour les naturalistes et ornithologues, la première mention connue de la présence du Grand Tétras dans le massif des Vosges remonte à 1771[1].

À la fin du XIXe siècle, des naturalistes visionnaires avaient annoncé le déclin de la faune vosgienne, notamment celle du Grand Tétras[2]. Nul ne les a entendu ou n’a voulu les entendre : en pleine période industrielle le développement économique était primordial. Personne n’avait l’idée de la biodiversité et la nature devait être au service de l’homme. On ne concevait la nature que pour se servir et l’asservir dans une indifférence totale de l’avenir, comme nous-mêmes ne concevions pas l’urgence climatique il y a encore 10 ans.

Dans les années 1970, un groupe de naturalistes s’inquiète pour l’avenir de l’espèce. C’est l’origine du groupe Tétras Vosges en 1979. Des actions de protection sont entreprises : gestion forestière, zones de quiétude, surveillance et comptage des populations. Cela ne suffit pas, l’homme va réussir en 50 ans à faire quasi disparaître cet animal millénaire.

En 1930, la population du massif vosgien est estimée à 2200 adultes[3].

En 1955, il disparaît de la forêt de Haguenau.

En 1964, estimation à 1000 adultes.

En 1973, globalement le coq de bruyère est de 4 à 5 fois plus rare qu’en 1940. Entre la vallée de la Plaine et celle du Rabodeau près de Saint-Dié, il ne reste plus qu’une dizaine d’individus. On en recense 100 dans le Haut-Rhin (Haut-Rhin 500 en 1939), 35 dans le Bas-Rhin, 85 dans les Vosges, 25 en Moselle, 10 en Meurthe-et-Moselle, 5 dans le territoire de Belfort[4].

En 1975, estimation à 500 adultes.

En 1991, estimation à 250 adultes.

En 2005, estimation à 100 adultes[5].

En 2010, estimation à 140 adultes.

Août 2012, l’espèce, menacée de disparition, voit le nombre de ses individus augmenter, mais l’espoir laissera vite la place à la désillusion.

En 2015, à peine une centaine d’individus mâles adultes sont recensés.

Février 2020, on estime qu’il reste moins de 50 Grands Tétras dans le massif des Vosges.

Janvier 2021, on estime le nombre à une petite trentaine d’individus.

Octobre 2022, le Grand Tétras est au bord de l’extinction dans les Vosges avec seulement une dizaine d’individus recensés.

Les causes du déclin

Les causes de sa disparition sont parfaitement identifiées. L’homme en est entièrement responsable. Les principaux facteurs sont la chasse, la destruction de l’habitat, la perturbation de l’animal par les loisirs humains et une toute nouvelle menace se fait jour.

La chasse [6]

L’arrivée des armes à feu puis la Révolution qui ouvre la chasse à tous portent un coup fatal à toute la faune sauvage, pas seulement dans le massif vosgien et pas seulement pour le Grand Tétras. Pour Sadoul, le Coq de bruyère est « délicieux », c’est le roi des gibiers :« Coq de Bruyère, Roi des gibiers, gibier de Rois, salut. Si ma plume inhabile reste impuissante à te chanter, excuse-la, les grands de la terre sont généreux ».

Le nombre de tétras à tirer est défini chaque année dans chaque département. Il est fixé à 12 en 1973 dans les Vosges, 6 seulement ont été tués ce qui est un indice de sa raréfaction. Par contre en Meurthe-et-Moselle où il en reste une dizaine, on n’en a autorisé 7…

La chasse au Grand Tétras finit enfin par être interdite en Alsace en 1973, puis en Lorraine en 1974 et dans le Jura en 1981. Mais dans les Pyrénées, malgré le déclin attesté de ses populations, la chasse persiste. Fort heureusement, en septembre 2022, la chasse du Grand Tétras est enfin suspendue pour 5 ans en France. Suite à une bataille juridique avec les chasseurs commencée en 2008, le Conseil d’Etat a tranché en juin 2022, déclarant « nuisible » la chasse au Grand Tétras qui se poursuivait dans le Sud de la France malgré une directive européenne de protection de l’espèce.

La chasse n’est pas responsable que de prélèvements directs, elle est responsable de la prolifération des sangliers, par le nourrissage intempestif et l’habitude d’épargner les laies. Les sangliers détruisent les abris au sol de ces oiseaux et se nourrissent des oisillons. Enfin, l’arrêt de la chasse ne signifie pas l’arrêt du braconnage…

La destruction de l’habitat

L’extension de l’agriculture aux dépends des forêts depuis les moines défricheurs du VIIe siècle et la gestion sous le seul prisme économique de la forêt depuis toujours sont à l’origine du déclin de l’habitat de la faune du massif des Vosges. L’industrialisation a accéléré ce déclin par une anthropisation extrême des milieux naturels. Les coupes à blanc et la réduction des hêtraies-sapinières s’est amplifiée à partir des années 1960-70, marquant encore un recul net de l’espèce. Il faut noter que les forestiers ont longtemps considéré le tétras comme un nuisible, l’accusant d’occasionner des dégâts aux jeunes plantations d’épicéas. Il en est de même du ministère de l’agriculture dont un arrêté de 1970, relatif à l’écoquetage[7]. commence par ces mots : « étant donné la surabondance des coqs de bruyère nuisibles au repeuplement de l’espèce… ». Le ministère de l’agriculture préconise une pratique de 1838, considérant donc qu’en 1970 il y avait une surabondance de mâles[8]. Mais si la chasse, l’agriculture et la sylviculture en sont les premières causes, deux nouvelles menaces sont apparues, l’une à la fin XXe siècle, l’autre au début du XXIe.

Les loisirs

On assiste à partir des années 1970 à une surfréquentation de la forêt et du massif vosgien. Elle perturbe, dérange la quiétude nécessaire au Grand Tétras et entraine son déclin. Le massif vosgien est accessible partout en voiture, avec les GPS impossible de se perdre, la pénétration arrive au cœur du massif. Les zones protégées ne suffisent pas face à l’afflux touristique et le développement d’activités comme le ski de fond dans les années 1970 et le VTT électrique aujourd’hui qui pénètrent au cœur des forêts. Le spécialiste Michel Munier[9] affirme que, dans les 3 ans qui suivent la création d’une piste de ski de fond, le Grand Tétras disparait de la zone. Avec le développement de l’activité touristique « Moto, vélo, rando, photo » et des stations de ski, mais aussi l’engouement croissant pour les activités nocturnes, le Grand Tétras subit une invasion de son territoire dont nous sommes tous responsables. Les spécialistes nous disent que les contacts au chant se font de plus en plus rares. Les zones de quiétude mises en place ne suffisent plus à sa préservation. Il faut sans doute les augmenter et surtout beaucoup mieux les faire respecter[10]. Il est indispensable de trouver un point d’équilibre entre la préservation du patrimoine naturel et le développement socio-économique du massif.

Le climat

Ces dernières années, le coup de grâce lui est donné par le changement climatique. La disparition des hivers froids et de la neige, remplacés par l’humidité et la pluie accélèrent sa disparition. Mais là encore, c’est l’homme qui est responsable du changement de climat.

Ce volatile, dont la vision est mauvaise, profite de la neige pour apercevoir ses prédateurs. Avec la hausse des températures, il se retrouve beaucoup plus exposé aux attaques de renards ou de martres. Le plumage mouillé l’hiver affaiblit l’animal et provoque sa perte.

L’avenir

Aujourd’hui, un plan de sauvetage du Grand Tétras est en cours. Le but est de renforcer les populations en déclin par 40 tétras scandinaves qui seront introduits au printemps 2023. Pour les accueillir, deux sites pilotes ont été retenus, le secteur du Gazon du Faing et le massif du Grand Ventron.

Une seconde phase est prévue en 2025, avec une tentative d’élevage en semi-captivité au parc animalier de Sainte-Croix. On sait que l’élevage en captivité puis la réintroduction en milieu sauvage est un échec (voir le bulletin de la Société Philomatique Vosgienne : Mémoire des Vosges n°20[11]). Espérons que cette tentative en semi-captivité aura plus de succès.

Une étude scientifique et sociologique réalisée en 2020 a conclu à la faisabilité du projet. Si l’idée fait l’unanimité, certains spécialistes ont des réserves et des doutes quant à sa réussite. Ces doutes ne doivent pas faire baisser les bras, mais un changement de comportement de tous les acteurs et utilisateurs de la forêt et de la montagne vosgienne est indispensable. Sans quoi, le Grand Tétras des Vosges ne sera plus qu’un souvenir, une image dans les livres d’histoire.

Conclusion

« Le Grand Tétras est ce que l’on peut appeler une relique arctique. Présente dans les Vosges depuis la dernière glaciation, l’espèce est depuis plusieurs années menacée par la sur-fréquentation et la surexploitation du massif, ainsi que par la surpopulation du gibier et le nourrissage intempestif des sangliers qui engendrent un déséquilibre alimentaire. Le Grand Tétras, dont le mâle pèse entre 3,5 et 5 kilogrammes et la femelle entre 1,5 et 2 kilogrammes, ne doit pas être dérangé. Il a besoin de calme et de champs de brimbelles. Considérée comme une espèce parapluie garante des vieilles et profondes forêts des Vosges, le Grand Tétras ne trouve plus d’abri au sol et survit tant bien que mal dans des réserves naturelles. Si rien n’est fait, si rien n’est entrepris immédiatement par les autorités, l’emblématique coq de bruyère ne sera très prochainement plus présent que sous forme décorative dans les fermes-auberges et sur les blasons de quelques clubs sportifs et associatifs des Vosges ». (Groupe Tétras Vosges)

Le Grand Tétras fait partie du patrimoine du massif vosgien, nous sommes tous concernés et nous sommes tous responsables. Une grande concertation de toutes les parties prenantes est urgente : communes, propriétaires, forestiers, chasseurs, naturalistes, acteurs du tourisme. Il faut sensibiliser et responsabiliser le grand public et c’est urgent, surtout que le renforcement de la population est prévu au printemps 2023…

Si nous considérons que l’économie et nos loisirs sont plus importants, alors nous participerons tous à son extinction. Mais si nous voulons que cet oiseau emblématique des Vosges soit encore présent pour nos enfants, chacun de nous peut agir pour sa survie en respectant les zones de quiétudes.


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Texte :

Thierry CHOSEROT (introduction de Jean-Michaël CHOSEROT)

Notes et sources :

[1] Lefranc, 2015, p.44.

[2] Leroy, p. 215 : « Encore un gibier qui s’en va », p. 216 : « mais il est regrettable que ce magnifique oiseau ne se trouve plus qu’accidentellement dans les régions où il était autrefois pour ainsi dire commun ». Et Bleicher, p. 225.

[3] De 1930 à 1991, source Norbert Lefranc.

[4] Lefranc, 1973.

[5] De 2005 à 2022, source Groupe Tétras Vosges.

[6] Sur les pratiques de la chasse, voir Lefranc, 2015, p. 45.

[7] Dégarnir une forêt des coqs (de perdrix, de tétras) en excédent au printemps accusés de nuire à la

[8] Interprétation catastrophique quand on connaît l’importance de ces coqs pour la reproduction, Lefranc, 2015, p. 46.

[9] « Le grand tétras disparait des Vosges » : le naturaliste Michel Munier explique les raisons de son extinction, Par Le Lab des DNA et de L’Alsace – Esteban Wendling (entretien et montage) et Emmanuel Viau (musique) – 26 juin 2022.

[10] Michel Munier : « Si seulement 5% des personnes ne respectent pas les zones de quiétude cela suffira au déclin du tétras ».

[11] Lefranc, 2015, p.49.

Bibliographie :

Gustave-Marie Bleicher, Les Vosges le sol et les habitants. Librairie J.-B. Baillière et fils, (Paris, France), 1890, 320 p.

Groupe Tétras Vosges : https://www.gtv-vosges.fr/

Norbert Lefranc, Résultats inquiétants d’un recensement, le grand tétras en voie de disparition, article de presse 14 juin 1973.

Norbert Lefranc, Un oiseau mythique de la montagne vosgienne : le Grand Tétras ou Grand coq de bruyère, Mémoire des Vosges n°20, 2010, pp. 42-49.

E. Leroy, Chez les oiseaux, Paris, 1893, 295 p.

Sadoul Louis, Le Coq de Bruyère, Edition de la revue cynégétique et canine de l’Est, 1914, 44 p.

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