Le couple divin Wotan et Frigg

Le Père Noël, figure de bienfaisance qui apporte les cadeaux aux enfants et sa Mère Noël (qui soit dit en passant ne tient aujourd’hui qu’un second rôle comme s’il fallait juste une épouse à ce monsieur Noël), paraissent être une tradition des temps modernes. Mais en réalité, ils sont les vestiges de croyances très anciennes qui nous plongent directement  dans la mythologie germano-nordique. On y croise le couple divin formé par Frigg (pour les germains continentaux) ou Freyja (pour les germains scandinaves), et Wotan, Wodden (continentaux) ou Odin (scandinaves), des dieux très importants puisqu’ils sont le père et la mère de toutes choses.

Reine d’Asgard, le palais des dieux, Frigg est la déesse de l’Amour, du Mariage et de la Maternité. Elle peut voir et entendre tout ce qui se passe dans le monde et, bien qu’elle connaisse le destin de tous qu’elle tisse avec son rouet, jamais elle n’énonce de prophéties. Elle est souvent accompagnée de deux chats et parfois de chouettes effraies, surtout dans sa représentation hivernale. Quant à Wotan, lui Roi d’Asgard, il incarne la Sagesse et la Guerre. Il sait également tout ce qui se passe dans le monde grâce à ses deux corbeaux, Hugin (la pensée) et Mugin (la mémoire). Tous les matins, ses corbeaux parcourent la Terre et interrogent les vivants et les morts pour rapporter ensuite les nouvelles à leur maître. Ce dernier est également accompagné de deux loups, Geri et Freki, gardiens des portes du Valhalla.

Sur les Traces de Frigg, la Mère Noël

Dans les Vosges, le culte de cette déesse germanique avait survécu jusqu’au XIXe siècle, mais bien sûr pas comme dans les temps anciens, à l’époque de nos ancêtres polythéistes. Frigg porte bien des noms selon les régions et les traditions qui lui sont restées, comme Dame Berchta, Pertchta, Frau Holle, Christkindel ou bien plus simplement La Grande Fileuse, dont le fuseau aurait été enfermé dans une roche nommée la Spill au nord du massif vosgien (Alsace ; Bas-Rhin).

Rocher de la Spill où se trouve enfermé le fuseau de Frigg
Sainte Lucie parée des attributs de Frigg (couronne de bougie, chouettes)

Elle fut rapprochée de Sainte Lucie par les chrétiens désirant ternir le culte païen, elle est encore très célébrée dans les régions germanophones et scandinaves le 13 décembre. La nuit de Noël, elle passe dans les maisons pour récompenser les gentils enfants, jouant ainsi le rôle d’une « Mère Noël ». Mais avant tout, Frigg dirige la cohorte des innocents. La déesse venait en effet chercher de la nourriture déposée par des habitants devant les portes des maisons pour nourrir les enfants mort-nés qui n’ont pu être baptisés et qui errent durant cette période de Noël jusqu’à l’Épiphanie que l’on nomme Raunächte (nuit de l’effroi). La légende dit que pendant cette période de l’année si l’on colle une oreille contre le rocher de la Spill, on peut entendre travailler la déesse.

Berchta ou Perchta existe dans la quasi-totalité de l’aire germanophone : Allemagne, Suisse, Autriche, République tchèque, Nord-est de la France. La déesse inspira le conte populaire allemand de Frau Holle (Dame Hiver), rapporté par les Frères Grimm.

Le récit nous raconte comment une veuve favorise sa vraie fille prétentieuse et paresseuse, à son autre fille simple et travailleuse. La marâtre surcharge de travail cette dernière qui doit tous les jours s’asseoir sur la margelle d’un puits et filer jusqu’à ce que ses doigts en saignent. Un jour, la bobine étant tachée, la jeune fille veut la laver mais la fait tomber dans le puits.

Elle y plonge alors pour la récupérer et arrive au pays de Dame Holle, mais avant d’arriver chez elle, plusieurs épreuves d’altruisme l’attendent. Après les avoir exécutées à merveille, elle finit par arriver chez Dame Holle qui lui promet une belle vie si elle entre à son service. La jeune fille accepte ; mais même si sa nouvelle vie lui est agréable, sa famille finit par lui manquer. Dame Holle la raccompagne devant un portail et, au moment où la jeune fille le franchit, elle se retrouve couverte d’or. Après avoir conté toute son aventure, la mère encourage sa fille à suivre les pas de la première. Mais celle-ci rate toutes les épreuves auxquelles elle se trouve confrontée et au moment où elle franchit le portail de retour, ce qui se déverse sur elle, c’est de la poix !

De la neige tombe sur le monde quand les édredons de Dame Hiver sont battus.
Illustration d’Otto Kubel (1868 – 1951)

Sur les Traces de Wotan, le Père Noël 

On connait tous bien le gentil Père Noël qui apporte les cadeaux le soir de Noël en passant dans les cheminées, tout vêtu de rouge pour être assorti à Coca-Cola. Mais ce personnage n’est en réalité rien d’autre qu’une inspiration de Saint-Nicolas, alors né avec le protestantisme afin de désacraliser ce grand personnage. Car Saint-Nicolas, saint patron de la Lorraine dont le culte fut répandu depuis cette région dans tout le Saint-Empire romain germanique au XIe siècle, était également un gentil vieux monsieur qui venait récompenser les gentils enfants en passant dans les rue ou dans les cheminées. En revanche, gare aux méchants enfants qui redoutaient alors les corrections du Père Fouettard qui l’accompagnait. Mais notre bon Nicolas était en fait déjà lui-même une inspiration du dieu Wotan que l’on appelait « le père Noël » et qui distribuait ses bienfaits pour le solstice d’hiver. Désirant remplacer les cultes païens, les chrétiens ont en effet remplacé le dieu par le saint. D’ailleurs, une partie des attributs régionaux de Saint-Nicolas est toujours inspirée du dieu germanique. En effet, ce dernier est toujours accompagné de ses deux corbeaux « qui voient tout », et de son cheval Sleipnir, tout comme Saint-Nicolas est accompagné de son âne et du Père Fouettard. De plus, dans certaines régions allemandes, le saint est accompagné de deux Zwarte Pieten (pères noirs) et d’un cheval blanc. Quant à la lance du dieu elle est devenue une simple crosse d’évêque et son chapeau une mitre… On remarquera également que Saint-Nicolas a hérité de la sagesse du dieu païen.

De gauche à droite : Wotan sur son trône et accompagné de ses corbeaux et loups par Alexander Murray 1865 / Saint-Nicolas en Lorraine en compagnie du Père Fouettard / Le Père Noël apportant des cadeaux (Pixabay).

Wotan a laissé quelques traces dans nos régions. Dans le plateau lorrain, on retrouve une colline portant le nom de Sion-Vaudémont. « Vaudémont » viendrait en effet de « Mont de Wodden », autre terme préféré par les Francs pour désigner le père des dieux. En Alsace, on retrouve une montagne portant le nom de « Faudé » qui nous vient du dialecte lorrain roman et signifie « faux dieu », désignant encore une fois Wotan. De nombreuses légendes nous rapportent des chasses fantastiques ou chevauchés diaboliques dans les régions germanophones, et que l’on retrouve notamment en Lorraine sous le terme de « Menée Hennequin » ou « Mounehiquin ». Lors de la chasse sauvage, Wotan, au moment des tempêtes d’automne et hivernales, se déplace dans le ciel avec l’armée des morts. Bien souvent dans les légendes, le dieu fut remplacé par d’autres personnages, la plupart du temps réels. On trouve ainsi la Mounehiquin de Mathieu de Lorraine dans la région de Saint-Dié (Lorraine ; Vosges), la Haute chasse du comte de Gombervaux  dans la vallée de la Woëvre (Lorraine ; Meuse et Meurthe-et-Moselle), ou encore « le Chasseur Noir » à Prény-sur-Moselle (Lorraine ; Meurthe-et-Moselle) pour ne citer que quelques exemples.


© Copyright

Tous les articles présentés dans cette bibliothèque numérique sont la propriété de l’association BERIAN et de ses auteurs. Parce que l’un des buts de cette association est la valorisation et la transmission du patrimoine naturel et historique de nos contrées, toute information peut être partagée et/ou réutilisée. Nous vous demanderons simplement de citer vos sources, en nommant notre structure « BERIAN – Association Naturaliste et Historienne », ainsi que le/les nom(s) du/des auteur(s), tout contenu confondu (textes, cartes, photographies, dessins, etc.). Pour toute utilisation à caractère commerciale, merci de nous contacter.

Photos dessins et texte :

Jean-Michaël CHOSEROT (sauf pour les illustrations précisées)

Sources :

TRENDEL Guy. Les dieux oubliés des Vosges. Coprur, (Strasbourg, France), 1999, 128 p. (p. 93, 94).

WADIER, Roger. Noëls Lorrains, des Avents à la Chandeleur. Édition Pierron, (Sarreguemines, France), 2000, 268 p.

ELY, Richard. Le Grand Livre des Esprits de Noël, Fées, elfes, lutins, fantômes et autres créatures magiques de l’hiver. Édition Vega, 2020, 159 p.