Vous l’avez peut-être déjà rencontré tôt le matin dans une prairie, à l’orée d’une forêt, sans même y prêter plus d’attention pensant alors qu’il s’agissait d’un chat domestique. Peut-être n’étiez-vous même pas au courant de son existence. Permettez-nous alors de vous présenter cette espèce protégée.

Le Chat forestier ou chat sauvage, que l’on surnomme parfois le « tigre des bois », tient son nom du latin catus, signifiant « chat » dans le sens domestique. Son nom scientifique felis vient lui aussi du latin et signifie quant à lui « chat » mais au sens sauvage. Nos voisins allemands l’appellent wildkatze, ce qui signifie « chat sauvage ». Peu différent de l’allemand, le chat forestier se fait appeler weldkàtz en alsacien ainsi qu’en francique lorrain. En Lorrain roman notre félin se nomme sauvèdj tchette ou chaitte. En Franc-comtois le chat est appelé chot ou chait ou encore lou tchait pour désigner le chat sauvage.

Il existe plusieurs toponymes dans les Vosges concernant le chat. Mais mis à part « la Tête du Chat Sauvage » entre les communes lorraine et alsacienne de Ventron (Vosges) et de Fellering (Haut-Rhin), il est difficile de savoir si c’est le félin domestique ou sauvage qui a inspiré ces noms de lieux.

Nous avons ainsi, pour ne vous en citer que quelques-uns, plusieurs montagnes dites Katzenberg, de l’allemand « montagne du chat » à Abreschviller (Lorraine ; Moselle) à Lutzelhouse et Urmatt (Alsace ; Bas-Rhin), une montagne dit L’Adeux du Chat à Lubine (Lorraine ; Vosges), un ruisseau dit « Goutte du Chat » à Gérardmer (Lorraine ; Vosges), une Roche aux Chats à Cornimont (Lorraine ; Vosges), un Katzenland, de l’allemand « le pays du chat » à Wintzenheim (Alsace ; Haut-Rhin), ou encore le Col du Chat, entre les communes de Riervescemont et de Lamadeleine-Val-des-Anges (Franche-Comté ; Territoire de Belfort) etc.

Portrait du matou des bois 

De par sa taille et son poids, le chat forestier ne se différencie guère du chat domestique, mais il est vrai qu’il parait parfois plus imposant grâce à sa fourrure qui lui donne un côté plus trapu, surtout en hiver. Ainsi, il est d’une longueur de 50 cm à 1 m, en comptant la queue qui mesure entre 20 et 40 cm, pour une hauteur est de 35 à 40 cm et un poids de 3 à 9 kg. En revanche, notre félin sauvage se différencie de son cousin domestique tigré avec sa bande sur le dos, sa queue épaisse et annelée terminée par un manchon noir. Sa fourrure est grisâtre et striée de fines bandes noires moins prononcées que les chats de gouttière. Ce qui est frappant quand on l’observe de près, ce sont ses yeux vert émeraude, ce qui lui a valu une certaine persécution au Moyen âge. En effet, à cette époque, le chat n’était pas apprécié à son juste titre (il débarrassait les villes des rats porteurs de maladies comme la peste). Il était, malheureusement pour lui, associé aux sorciers et sorcières qui, dit-ont, pouvaient se métamorphoser, le chat étant l’un de leurs animaux fétiches. Le vert était aussi l’une des couleurs du diable, alors avec de tels yeux le chat sauvage en payait d’avantage les frais… D’autant plus que c’est une espèce principalement nocturne, mais qui comme beaucoup d’autres a adapté son activité à l’aube et au crépuscule notamment pour échapper à l’humain.

Sédentaire, c’est un animal solitaire qui protège jalousement son territoire qui s’étend sur plusieurs centaines d’hectares. Il fréquente aisément les campagnes, les milieux forestiers dont il a pris d’ailleurs le nom, ainsi que les prairies humides riches en petits rongeurs et amphibiens. Le chat sauvage est un chasseur adepte de l’affut qui s’embusque dans la végétation, il se sert des bocages et des clairières pour surprendre ses proies. Il se nourrit essentiellement de micromammifères et d’oiseaux, mais s’attaque volontiers à tous les petits invertébrés en général plus petits que lui, comme les batraciens ou les poissons. Plus rarement, il peut s’en prendre aux lièvres et lapins. C’est bien entendu un animal complètement inoffensif pour l’Homme, bien qu’au XIXe siècle, dans son Essai d’une Faune Historique des Mammifères sauvages de l’Alsace, l’historien C. Gérard (1814-1877) donne un peu de prestige à la chasse au chat sauvage en y décrivant comme véridique les récits de chasseurs qui annoncent comment le chat forestier peut se montrer intrépide lorsque le chasseur a raté sa cible :

« Si le chasseur ne tue pas la bête, celle-ci se jette avec fureur exaltée sur lui, enfonce ses griffes de fer dans la poitrine et dans sa figure, le mord au cou et aux mains, l’enveloppe dans un tourbillon d’attaques désespérées sous lesquelles on a vu succomber le chasseur. »

Se laissant abuser de quelques anecdotes de chasseurs qui, certes, partent peut-être de faits réels à une époque où la rage était encore bien présente en France, il ne faut pas non plus oublier les extravagances des récits de chasse, comme par exemple cette histoire qui relate qu’un ours de 4 m fut tué au Lac Blanc, quand on sait que la taille maximale de l’ours brun est de 2,50 m. On se doit donc de garder un œil critique sur ce genre de témoignages !

Bien qu’on rencontre principalement le chat sauvage dans les plaines et collines, dans la montagne vosgienne on peut le retrouver tout de même jusqu’à l’étage subalpin. Présent surtout dans les régions du nord-est de la France, la Lorraine fait ainsi partie des territoires où l’on retrouve les populations les plus importantes.

Chez le chat forestier, le rut à lieu à la fin de l’hiver et c’est au cours de la saison estivale, entre avril et septembre (surtout en mai), que la femelle cherchera une cavité entre des rochers ou dans le creux d’un arbre afin de mettre bas une portée de deux à six chatons. Après quoi, vers cinq mois, ils quitteront leur mère pour mener leur propre aventure. Comme le chat domestique, le chat sauvage passe beaucoup de temps à la toilette. On peut alors le voir consommer des plantes herbacées afin de se purger pour éviter les formations de boules de poils dans son estomac.

(Photos ci-dessous : chat sauvage sur un chemin forestier sur la commune de Moussey (Lorraine ; Vosges) on y voit clairement sa queue épaisse et rayée tel un raton laveur, terminée d’un manchon noir).

Aux origines du chat forestier 

D’où vient le chat forestier ? Voilà bien un casse-tête qui ébranla la communauté scientifique entre le XIXe et le XXe siècle ! En effet, il y a longtemps eu de grands débats pour savoir si le chat forestier était une espèce qui a toujours été sauvage, et dont découlerait notre chat domestique après son apprivoisement, ou si à l’inverse il était issu de notre chat domestique et était alors retourné à l’état sauvage. Dans sa Zoologie de la Lorraine, le célèbre professeur A. Godron (1807-1880) prendra le parti de la seconde hypothèse en y écrivant que le chat forestier n’était ni plus ni moins un chat domestique retourné à l’état sauvage. En revanche C. Gérard, bien qu’ayant des doutes sur son arrivée dans nos localités, reconnait tout de même une origine sauvage et jamais apprivoisée du chat forestier. Il s’avéra qu’aucune des deux grandes hypothèses n’étaient vraies, bien que la première s’en rapprochait le plus. Le chat forestier est en effet une espèce sauvage qui n’a jamais été domestiquée par l’Homme ! Les diverses espèces de chats domestiques que nous avons actuellement sont issues de la domestication d’un autre chat sauvage vivant en Afrique et en Asie, le Chaus (Felis chaus), appelé aussi chat des marais, ou encore chat de Jungle. Il existe en revanche bel et bien des chats domestiques retournés à l’état sauvage. On les appelle des « chats haret » afin de justement les différencier des véritables chats sauvages.

Comme pour beaucoup d’autres animaux de nos régions, le chat forestier semble être apparu au quaternaire. Entre autres, au XIXe siècle, il fut découvert dans la grotte ossifière de Sentheim (Alsace ; Haut-Rhin) le maxillaire d’un chat datant de la dernière ère glaciaire.

Evolution et menaces 

Sa persécution due aux superstitions fut longtemps la principale menace de l’espèce. Car en plus de la problématique d’être simplement un chat aux yeux verts, il fut victime de bien d’autres croyances populaires comme par exemple que sa cervelle était un poison qui rendait fou. Dans la médecine traditionnelle, on utilisait en revanche sa chair que l’on appliquait sur les membres goutteux afin de soulager les souffrants. Quand elle été salée, on l’utilisait pour l’extraction d’échardes, de dards d’abeille ou encore de flèches. On récupérait également la graisse qu’on utilisait alors contre les douleurs articulaires. Sa peau servait à confectionner des chaussettes et des gants à destination des rhumatisants et, pour terminer, les excréments de chat sauvage mélangés à de la moutarde et du vinaigre avaient un pouvoir de régénération capillaire. C’est d’ailleurs ce dernier point qui confirme toute l’absurdité de cette médecine traditionnelle d’autrefois, car s’il existait un tel produit miracle pour les cheveux cela se saurait ! Toujours dans les temps anciens, le chat forestier avait, parait-il, une réputation d’excellent gibier, au point où l’on a considéré par endroit que sa chair était supérieure à celle du lièvre.

Aujourd’hui, heureusement, nous en avons fini avec tout ça ! Mais d’autres problèmes modernes sont malheureusement arrivés… Le chat forestier est aujourd’hui victime de l’aménagement forestier et de la destruction du bocage. Il est aussi victime du morcèlement du territoire par les routes qui se traduisent par de nombreuses collisions. Il est aussi encore à regretter les actes de braconnages… Mais l’une des menaces principales actuelles est le croisement avec le chat domestique. Car l’abandon ou le désintérêt de certains propriétaires vis à vis de leurs animaux de compagnie (manque de stérilisation par exemple), permet l’accroissement démographique du chat domestique et augmente les rencontres qui favorisent le métissage des deux espèces, sauvage et domestique, perturbant ainsi la génétique du premier et menaçant alors les populations originelles du chat forestier. Chez nos voisins suisses le métissage entre chat domestique et sauvage est si fort que l’espèce est sur la voie de la disparition. En France bien que cette dernière menace ne soit pas chiffrée, aujourd’hui, grâce à sa protection et les aménagements de corridors écologiques, le chat forestier semble être sur une timide expansion.


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Photos, dessins et texte :

Jean-Michaël Choserot

Sources :

GENIEZ, M, (coord.). Identifier les animaux. Tous les vertébrés de France, Benelux, Grande-Bretagne et Irland. Biotope, Mèze (collection Bibles du Naturaliste), 2012, 320 p.

BOUCHE, Michel, (coord.). A la rencontre des animaux en montagne. 356 espèces dans leur milieu. Glénat, 2012, 415 p.

ANDRÉ, Antoine, BRAND, Christelle, CAPBER, Fabrice, (Coord.). Atlas de Répartition des Mammifères d’Alsace. Groupe d’Étude et de Protection des Mammifères d’Alsace, Imprimerie SCHEUER, (La Petite Pierre, France), 2014, 739 p.

DUCHAMP, Marie-Yvonne, GIGAULT, Jean-Cristophe (coord.). 2015, Faune sauvage. Observer les espèces de nos régions, Editions Debaisieux, 2015, 159 p.

GODRON, Dominique-Alexandre.  Zoologie de la Lorraine ou Catalogue des animaux sauvages observés jusqu’ici dans cette ancienne province. [e-book]. BNF/Gallica, impr. de Vve Raybois, (Nancy, France), 1863, 283 p. Disponible sur : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6498363p.texteImage

GERARD, Charles. Essai d’une Faune Historique des Mammifères sauvages de l’Alsace. [e-book]. Google, Eugène Barth, Libraire-Éditeur, 1871, 418 p. Disponible sur : https://books.google.fr/books/about/Essai_d_une_faune_historique_des_mammif.html?id=gUEAAAAAQAAJ&redir_esc=y.   

BEAUQUIER, Charles. Faune et Flore populaires de la Franche-Comté, « Premier tome : Faune ». [e-book]. Lexilogos, Ernest Leroux Éditeur, (Paris, France), 1910, 403 p. Disponible sur : https://www.lexilogos.com/comtois_dictionnaire.htm.  

TOUCHET, André. Dictionnaires en ligne : Vosgien.  [En ligne], Projet BABEL, [consulté le 10/10/2020]. Disponible sur : http://projetbabel.org/vosgien/index_dico.htm.