C’est avec une grande impatience que les enfants du nord-est de la France et des pays germanophones à la Russie attendent la venue du grand Saint-Nicolas le 6 décembre ou le 15 pour les orthodoxes. Sa célébration marque, après le premier dimanche de l’avent, le début des festivités du temps de Noël. Jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle, la fête de Saint Nicolas était tout aussi importante, si ce n’est même plus, que Noël. Saint Nicolas allait de toit en toit dans la nuit du 5 au 6 décembre pour passer dans les cheminés et déposer dans les souliers et sabots des enfants toutes sortes de cadeaux, de jouets et de friandises, s’ils ne trouvaient pas une gerbe déposée par le Père Fouettard, sort des enfants pas sages ! En contrepartie, Saint Nicolas prenait les étrennes déposées par les enfants à l’attention de sa monture : des carottes, des grains ou du foin.

« Saint Nicolas patron des écoliers »

Saint Nicolas avait parfois l’habitude de passer dans la journée du 5 décembre pour rendre visite aux enfants, leur promettant de passer dans la nuit leur apporter des merveilles qu’ils découvriraient au saut du lit s’ils faisaient preuve de gentillesse. Sinon, gare au sombre Père Fouettard ! En ces jours de festivités, les enfants redoublent d’efforts pour être sage et pouvoir ainsi découvrir les merveilles apportées par le bon Saint Nicolas. Au petit matin, c’est donc des bonhommes à l’effigie du saint qu’ils retrouvent près de la cheminée et que l’on appelle Kouâlé ou couâlé en Lorraine romane ou mannele en Lorraine germanophone. Ils sont accompagnés de pains d’épices, de bâtons de sucres et de poupées et autres jouets en bois. Mais dans certains villages, Saint Nicolas n’est pas très riche… Il dépose alors des quoiches (quetsches) sèches, des noisettes et des noix.

Dicton en lorrain roman moderne :

« Saint Nicolas rèwaude las éfants
Qué n’sont mi méchants,
Et las peuts gahhons
Sot pris di buhon. »

Traduction :

  « Saint Nicolas veille sur les enfants
 Qui ne sont pas méchants,
 Et les mauvais garnements
 Sont pris par la buse. » 

Les temps ont naturellement bien changé tout comme les cadeaux que l’on retrouve surtout à Noël. Mais cela n’empêche pas les friandises et chocolats, et parfois même encore quelques petits cadeaux comme des livres, d’apparaître toujours à la Saint-Nicolas. 

Quelques autres traditions :

Tout jeune homme qui désir se marier doit dire en se levant le matin de la Saint-Nicolas :

 « Saint Nicolas,
 Qui mariez les filles avec les gars,
 Ne m’oubliez pas ! » 

Du côté des femmes, les stériles demandent au saint d’avoir des enfants, les femmes enceintes d’avoir de beaux enfants et les jeunes filles à trouver un mari.

« Saint Nicolas patron des célibataires »

Mais le matin de la Saint Nicolas on pouvait également être victime d’un bref incendie si on se levait avant le jour, gare aux enfants curieux qui désirent voir le Saint à l’œuvre !

Le culte de Saint-Nicolas, une origine lorraine 

Le culte de Saint-Nicolas est né en Lorraine au XIe siècle, lorsque le seigneur Aubert de Varangéville, qui partit en croisade, rapporta une phalange du saint de Bari, en Italie, jusqu’à la ville de Port dans le duché de Lorraine. Une église y a alors été construite afin d’accueillir la relique. Par la suite, Port fut rebaptisée « Saint-Nicolas-de-Port » et devint la capitale du Saint. Cette ville était autrefois l’une des plus importantes de Lorraine et était très célèbre pour sa foire. Le culte de Saint-Nicolas se répandra alors très vite dans tout le Saint-Empire romain germanique dont la Lorraine faisait partie.

« Saint Nicolas, patron de la Lorraine et des lorrains »

Mais c’est sous le règne du duc René II de Lorraine que le culte de Saint-Nicolas sera davantage ravivé. En effet, lors de la Guerre de Bourgogne, le duc de Lorraine demanda le soutien de Saint-Nicolas pour remporter la bataille décisive de Nancy du 5 janvier 1477. Victorieux, René II fit remplacer l’église de Saint-Nicolas-de-Port par l’actuelle somptueuse basilique (construction de 1484 à 1544), et déclara Saint Nicolas saint patron de l’État Lorrain et de son peuple. Ce titre patronal fut conservé par la Lorraine malgré son annexion par la France en 1766.

Basilique Saint-Nicolas à Saint-Nicolas-de-Port (Lorraine ; Meurthe-et-Moselle)

Saint-Nicolas-de-Port, capitale du Saint 

Comme annoncé plus tôt, la ville de Saint-Nicolas-de-Port (Lorraine ; Meurthe-et-Moselle) est reconnue comme la capitale du Saint. Elle a, de plus, le privilège de fêter deux fois la Saint-Nicolas. L’une de ces célébrations se déroule tout naturellement le samedi le plus proche du jour de la Saint Nicolas, le 6 décembre, et porte le nom de « Saint Nicolas d’hiver ». L’autre est fêtée le lundi de la Pentecôte où on y commémore la translation des reliques  du saint de Myre et se fait appeler « la Saint Nicolas d’été ». Mais la plus célèbre de ces deux festivités est celle de décembre avec sa procession aux flambeaux qui se fête depuis 1245 et qui attire chaque année plusieurs milliers de personnes ! 3 000 avaient participé à la procession de 2018. Lors de cette célébration, on y chante notamment l’hymne du saint patron des lorrains :

« Saint Nicolas, ton crédit d’âge en âge,
a fait pleuvoir tes bienfaits souverains.
Viens, couvre encor’ de ton doux patronage
tes vieux amis les enfants des Lorrains »

La procession aux flambeaux aurait fait suite à une légende liée à Saint Nicolas et la ville de Port. En effet, Louis Pitz, dans son ouvrage sur les Contes et Légendes de Lorraine, nous rapporte que le seigneur Cunon de Réchicourt, alors parti pour la sixième croisade, fut fait prisonnier par les sarrasins lors d’une défaite près de Gaza en 1230. Il passa ainsi 10 ans dans un sombre cachot, mais le 5 décembre 1240 il pria Saint Nicolas avec plus de foi et ferveur que d’habitude. Le lendemain, il se réveilla en grelottant de froid : le miracle de la saint Nicolas l’avait transporté de sa prison en Terre Sainte au parvis de l’église de Saint-Nicolas-de-Port. Le seigneur aurait alors instauré cette procession en reconnaissance de sa libération.

« Saint Nicolas patron des prisonniers »

L’origine païenne de Saint-Nicolas 

Si le Père Noël est un dérivé moderne de Saint-Nicolas, instauré par les protestants pour désacraliser le culte de Saint Nicolas, le saint patron est en fait lui-même une inspiration du dieu germano-nordique Wodden/Wotan (pour les germains) ou Odin (pour les Scandinaves), particulièrement célébré lors du solstice d’hiver. Désirant remplacer les cultes païens, les chrétiens ont en effet remplacé le dieu par le saint et la fête païenne par le Noël chrétien. D’ailleurs, une partie des attributs de Saint-Nicolas est toujours inspirée du dieu germanique. Celui-ci, comme le saint, a une barbe blanche et fait preuve de sagesse. L’un porte une lance quand l’autre porte une crosse. Wodden est toujours accompagné de ses deux corbeaux Hugin et Munin et de son cheval Sleipnir, tout comme Saint-Nicolas est accompagné de son âne et du Père Fouetard. De plus, dans certaines régions, le Saint est accompagné de deux Zwarte Pieten (deux « créatures ») et d’un cheval blanc.

Saint Nicolas et les trois enfants (légende lorraine)

« Il était trois petits enfants qui s’en allaient glaner aux champs. Et cela se passait, il y a bien longtemps, quelque part dans la vieille province de Lorraine.

Leurs parents étaient si pauvres qu’ils les envoyaient ramasser les épis qui traînaient sur les chaumes après la moisson. Cette maigre récolte leur permettait de cuire un peu de pain pendant la mauvaise saison.

Mais, un jour, les enfants s’éloignèrent du village. Ils avaient sagement glané pendant toute la journée et chacun portait sur son dos une botte bien ficelée, lourde de beaux épis dorés. Le soir, au moment de rentrer à la maison, ils s’aperçurent qu’ils s’étaient égarés : la nuit les surprit au milieu de la campagne.

Alors, quand ils se virent seuls dans les champs, ils commencèrent à pleurer. En vain, ils appelèrent leur maman. Mais, comme ils avaient du courage, ils se mirent en route, espérant bien trouver le chemin qui conduit à leur demeure.

Les trois petits enfants marchèrent. À travers les chaumes, à travers les prés, à travers les labours, ils marchèrent, marchèrent bien longtemps. Au milieu de la nuit, ils arrivèrent en vue d’un village qui leur était hélas ! inconnu. Une lumière brillait encore à la fenêtre de l’une des premières maisons.

Tremblant de peur, de fatigue et de faim, les enfants frappèrent à la porte. C’était à l’enseigne d’un boucher.

– Boucher, voudrais-tu nous loger ? Nous nous sommes égarés. Nous avons faim, dirent-ils en chœur.

– Entrez, entrez, petits enfants. Il y a de la place assurément !

Confiants et plein d’espoir, les trois marmots entrèrent. Le boucher leur prépara un repas frugal et il les fit coucher sur la paille de la grange. Rompus de fatigue, les trois petits glaneurs s’endormirent profondément.

Mais quelle est cette ombre sinistre qui se glisse à pas de loup, un grand couteau à la main, jusqu’à la grange ? Malheur ! c’est le boucher, le misérable boucher ! Il va tuer les trois enfants, les couper en menus morceaux et les mettre dans une grande cuve pour en faire du petit salé !…

Hélas ! pendant trois ans, nul n’entendit plus parler des malheureux !…

Mais saint Nicolas, le grand évêque de Myre, vint un jour passer en Lorraine. Il avait déjà accompli de nombreux miracles et sa réputation de sainteté était grande dans toute la chrétienté.

Un soir, il s’arrêta précisément à l’enseigne du sinistre boucher qui avait égorgé les trois petits enfants. IL décida de s’y reposer.

– Boucher voudrais-tu me loger ?…

– Entrez, entrez, saint Nicolas. Il y a de la place assurément.

Flatté d’une telle visite, le boucher, qui avait reconnu le célèbre évêque, s’empressa auprès de son hôte illustre :

– Excellence, que faut-il servir pour votre souper ?… demanda-t-il. J’ai du cuissot de chevreuil excellent. J’ai aussi du bon rôti de veau, juteux, succulent.

– Non, répondit saint Nicolas d’un air indifférent.

Servez-moi plutôt du petit salé.

– Bien, excellence, répondit le boucher.

Et il descendit aussitôt à la cave.

– Ah ! non. Pas celui-là, s’écria saint Nicolas, quand le boucher lui eut présenté le plat. Je voudrais de celui que tu as fait, il y a trois ans, et que tu as caché au fond de ton saloir.

Le boucher pâlit, trembla de tous ses membres.

– Mais…, balbutia-t-il, et les mots s’étranglèrent dans sa gorge.

Alors, saint Nicolas se leva, et jetant au boucher criminel un regard chargé de colère terrible, il se dirigea tout droit vers le saloir où les trois petits enfants dormaient depuis trois ans dans leur cuve. D’un geste prompt, il souleva le couvercle et il traça au-dessus d’eux un large signe de la croix.

Aussitôt, les trois enfants se dressèrent, miraculeusement rappelés à la vie.

Le premier dit : « j’ai bien dormi. »

Le deuxième : « Moi aussi. »

Et le troisième : «  Je croyais être au paradis. »

Et saint Nicolas, les prenant par la main, les aida à sortir du cuveau. »


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Photos et texte :

Jean-Michaël Choserot

Gravures :

SAUVÉ Léopold-François, Le Folk-lore des Hautes-Vosges, [1888], réédité dans la Série « Les littératures populaires de toutes les nations », tome XXIX, G.P. Misonneuve &Larose Editeurs, Paris, 1967, 416 p. Et présenté par FISCHER Gérard et Marie-Thérèse, Floklore des Vosges, sorcellerie, croyances et coutumes populaires, Editions Jean-Pierre Gyss, 1984, 242 p.

Sources :

BADEL, Emile, POINCIGNON, M., GEHIN, Louis, SADOUL, Charles, La Saint Nicolas à Saint-Nicolas-de-Port, Metz, Gérardmer, et Raon-l’Etape vers 1880, Raon-l’Etape (Vosges), Jean-Pierre Kruch éditeur, décembre 1974, p. 5 à 9 et 18.

SAUVÉ Léopold-François, Le Folk-lore des Hautes-Vosges, [1888], réédité dans la Série « Les littératures populaires de toutes les nations », tome XXIX, G.P. Misonneuve &Larose Editeurs, Paris, 1967, 416 p. Et présenté par FISCHER Gérard et Marie-Thérèse, Floklore des Vosges, sorcellerie, croyances et coutumes populaires, Editions Jean-Pierre Gyss, 1984, p.214 à 2018, 242 p.

PITZ, Louis, Contes et Légendes de Lorraine, « La Légende de Saint-Nicolas » p. 6 à 10, « Histoire du sire de Réchicourt » p. 13 à 16, Paris, Fernand Nathan, 1956 (imp.), 254 p.

COLIN, Marie-Hélène, Les plus belles Saint-Nicolas en lorraine, Nancy, Place Stanislas, 2009.

Mairie de Saint-Nicolas-dePort, Evènement : procession de la saint Nicolas d’été [en ligne], Réseau des communes [05/12/20]. http://www.saintnicolasdeport.com/fr/actualite/119991/evenement-procession-saint-nicolas-ete

Mairie de Saint-Nicolas-de-Port, St Nicolas de Port, capitale historique de saint Nicolas ! [en ligne], Réseau des communes [12/11/2020]. http://www.saintnicolasdeport.com/fr/actualite/157240/st-nicolas-port-capitale-historique-de

SPECIALE, Anthony, Saint-Nicolas : pourquoi cette fête est si importante en Lorraine et dans l’est de la France ? [en ligne], Lorraine actu, 6 décembre 2018 [24/10/2019]. https://actu.fr/loisirs-culture/saint-nicolas-pourquoi-cette-fete-est-importante-lorraine-dans-lest-la-france_20094861.html

Association « Connaissance et Renaissance de la Basilique de Saint-Nicolas-de-Port », Les nocturnes de René II, Edition 2020 [en ligne], [12/11/2020]. http://basiliquesaintnicolas.fr/actualites-evenements/nocturnes-de-rene-ii/edition-2020/

France info Grand Est, Plus de 3000 personnes à Saint-Nicolas-de-Port pour chérir le Saint [en ligne], publié le 09/12/2018 [mis à jour 11/06/2020] [consulté le 05/12/20], https://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est/meurthe-et-moselle/nancy/plus-3000-personnes-saint-nicolas-port-cherir-saint-1589261.html

Ville de Nancy, Les fêtes de Saint Nicolas objectif UNESCO, Saint-Nicolas-de-Port Tout savoir sur le déroulement de la procession aux flambeaux [en ligne], [05/12/20], https://saint-nicolas.nancy.fr/rejoignez-nous/un-territoire-derriere-saint-nicolas/saint-nicolas-de-port-2317.html

Louvre Bible, MECHIN, Saint Nicolas par Colette Méchin, 1978, [05/12/20]. https://louvrebible.org/consultation?id=17

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